Saint-Mandrier

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La plupart de ceux dont j’évoque aujourd’hui le souvenir sont morts.
Dans l’ancien cimetière resplendit une pierre tombale, celle de mes parents DEVILLE Elmyr 1921-1954, mon père, et son épouse née SCHNEIDER Anne-Marie 1921-1958, ma maman.
Sur ces deux photos prises en 1954 au Quartier des Russes, Anne-Marie, mon petit frère Patrick Deville et moi-même, Jean-Pierre. Anne-Marie et notre bonne voisine Mme Calone :

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25 Novembre 1947. Je suis né ce jour dans ce village, ma fierté, car il y a bien longtemps que l’on n’y naît plus. A cette époque, St Mandrier sort alors meurtri d’une rude période de guerre. Le bord de mer ceinturé de collines abritait les maisons de gens pauvres, mais non indigents. Mes parents habitaient le quartier des Russes sur le quai Séverine, au côté de gens solidaires, les CALONE, les BIANCO, les ESPOSITO, tous pêcheurs, aussi Adrienne, notre voisine. Mon père, Elmyr DEVILLE, électricien de métier avait un petit atelier dans la rue des Pêcheurs. Il réparait les postes radio à lampes et ne pouvait effectuer que de petits travaux d’électricité que lui confiaient par mansuétude les Mandréens. Il avait eu les deux jambes gelées en Allemagne. La gangrène l’emportera précocement. Je me souviens de ses râles nocturnes provoqués par la souffrance mais aussi, lorsqu’il allait un peu mieux, de la vocalise de ses chants tyroliens. Nous logions dans un modeste appartement au rez-de-chaussée de la maison du régisseur du port, Mr ANTONETTI. Cet homme grand de taille avait une casquette à visière lui conférant autorité sur l’administration du port…

Le creux St Georges :

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Nulle construction dans les collines qui dominent le port. Un village de pêcheurs.  Leurs barques amarrées à des pontons en bois, ces hommes étaient assis sur les quais à réparer les mailles de leurs filets ; pour les entretenir et les protéger de la corrosion du sel, ils les faisaient bouillir dans de grandes barriques d’eau douce à laquelle ils ajoutaient de l’écorce de pin.
L’âge d’or de la biodiversité : Les WC publics étaient directement posés au-dessus de la mer, dans le port, créant un équilibre nutritif pour de nombreux organismes vivants, algues vertes qui abritaient crevettes, aiguilles, crabes verts, piades, poutignes, gobis et baboites sous les pierres, sars, poulpes, mulets, concombres de mer. Nous barbotions dans ces eaux tous les étés sans jamais être malades hormis quelques grippes hivernales que nos parents soignaient avec de brûlants cataplasmes à base de farine de moutarde qu’ils appliquaient sur nos poitrines.
Les jours de forte pluie, lorsque l’eau du port devenait opaque et boueuse, habillés de longs imperméables, nous péchions des anguilles à l’hameçon, sans bouchon. Nous devions imprégner nos mains de terre pour pouvoir saisir ces longs serpents visqueux et gluants avant de les mettre dans un seau. Quant aux poulpes que nous attrapions en les clavant, nous les tuions comme faisaient les adultes en leur mordant le nerf entre les yeux.

Les quais. Le début de la construction des quais en béton eut lieu dans les années 1950. De grosses pelles mécaniques vinrent retirer la vase du port. Nous récupérions les esques (escaven) pour la pêche. Les scaphandriers aux lourds équipements plongeaient pour mettre en place les blocs de béton. Ils étaient italiens. Le contremaître nous confiait la tâche fastidieuse de leur donner de l’air en tournant une manivelle de façon régulière pour activer le soufflet. Il serait impensable aujourd’hui qu’on puisse confier une telle responsabilité à des enfants !

Le Jean Bart au mouillage dans le port de Toulon :

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Au sortir de la guerre 1939-1945, Toulon réorganisait ses activités de Port de guerre. La base navale des mécaniciens de la Marine se structurait. De nombreux exercices de tirs de DCA reprenaient régulièrement dont on entendait les rafales. Des hydravions amerrissaient dans la baie. Des commandos, dont on pouvait suivre la lente descente, étaient parachutés en mer. Nous-autres villageois étions tenus à l’extérieur de ces manœuvres ; nous n’en percevions que l’agitation provoquée par le mouvement de camions et véhicules de l’armée et de la marine ou, en mer, le couinement bref et strident d’un sous-marin quittant le port de Toulon. En musardant dans les collines nous avions découvert un tunnel souterrain rempli d’armes et de munitions. Il nous arrivait de trouver quelque grenade que nous exhibions fièrement dans l’innocence et l’inconscience de notre âge. Dans la montée vers le cimetière plusieurs trous de bombes larguées par les Anglais durant la guerre s’étaient transformés en grenouillères.

Le Fort de la Renardière avait un gardien, Mr NAPOLI, marié à l’une de mes grand-tantes. NAPOLI se levait plusieurs fois la nuit pour faire sa ronde de surveillance, muni de son fusil de chasse, accompagné de son chien et parfois de moi-même. Il devait poinçonner des mouchards qui enregistraient l’heure de son passage en différents endroits du Fort. J’ai demeuré à la Renardière. Nos voisins les plus proches étaient la famille de Mr NIEL, gardien du cimetière. Nous allions aussi de temps en temps rendre visite au gardien du Fort de la Revère. Celui-ci avait des molosses d’une taille impressionnante. Ma tâche d’enfant fut d’allumer chaque soir le feu rouge qui dominait les hauteurs de la Renardière. Je ressentais un sentiment d’orgueil démesuré de pouvoir éclairer le sommet du Fort et signaler ainsi notre présence à la planète toute entière. Au loin, sur la côte Ouest, le phare du Grand Rouveau blotti derrière ND du Mai répondait aux faisceaux puissants du phare du Grand Ribaud reconstruit en 1953 et de celui de Porquerolles.

C’est à la Renardière qu’ont été expérimentées les premières recherches dans le domaine spatial français. Ainsi autour des années 1956 j’ai pu assister au compte à rebours du lancement d’une fusée dans la stratosphère, ici, à St Mandrier, sur le pas de tir du Polygone. Celle dont j’ai pu voir le décollage devait bien mesurer une quinzaine de mètres. La première fusée à carburant liquide française a été lancée le 15 Mars 1945, d’une portée de 100 km elle pesait 100 kg et mesurait 3,13 m. Durant la guerre les essais effectués en Algérie et dans le Larzac n’avaient pu aboutir.

Ainsi est née ma passion pour l’astronomie.

Le jour de la St Eloi est fêté le 1er Décembre. St Eloi est le Patron des Orfèvres, mais aussi le Saint Patron des mécaniciens de l’armée. Une occasion de réjouissances que l’Ecole des mécaniciens de la base savait partager avec le village. Les jeunes marins sortaient de leur enceinte, bagad en uniforme en tête ; quelques marins véloces quasiment nus et couverts de cirage poursuivaient les enfants avec des lances en poussant des cris de sauvage. Bien entendu nous les provoquions, il nous fallait alors courir. Comment ne pas se souvenir de cette peur d’enfant qui nous saisissait !

Baptêmes : Bien que notre maman fut protestante j’ai été porté sur les fonds baptismaux de l’église. Mr et Mme MABILLY ont été mes parrain et marraine. C’est le nom qui est inscrit sur mon acte de baptême.
L’occasion m’est donnée d’évoquer une tradition aujourd’hui disparue : Lors d’un baptême, à la sortie de l’église, il était de coutume que le parrain lancât à la volée quelques poignées de pièces de monnaie devant une nuée de gosses. Nous nous précipitions pour les ramasser afin d’acheter des bonbons. Nous criions en coeur : – Péliou’ Rascous ! Péliou’ Rascous !(Parrain, radin), ce qui provoquait un nouveau lancer de pièces.

Les fêtes religieuses rythmaient ainsi la vie de la communauté. Mme BERNARD s’occupait du catéchisme et Mme Vve TOUZé Delphine des chants. Mme Touzé a eu 2 filles : Elisabeth qui épousa MORLON, Simone qui épousa BARBE Georges.

Les joutes. La Targue. L’origine de ces tournois est très ancienne. Au moyen-Age les preux chevaliers munis d’une lance et d’un bouclier mesuraient leur force dans des combats singuliers ; le choc était violent. Henry II roi de France y perdit la vie en 1559. La lance du Comte de Montgomery, son adversaire, s’était brisée et avait transpercé le heaume du roi. Aujourd’hui les tournois se déroulent sur l’eau. Ils n’en sont pas moins très rudes :

Joutes St Mandrier 265

Une célébrité nationale habitait au bout du Quai Séverine, notre Quartier. Georges ESPOSITO était une force de la nature. Il avait un cou massif liant d’un bloc la tête aux épaules comme un tronc de chêne à ses racines.
Lors des compétitions de joutes je ne l’ai jamais vu vaciller ni tomber de la tin’taine. Jamais. Sa force n’avait d’égale que sa gentillesse. Il animait les fins de repas de fête en chantant  » Ma pomme ». Les habitants du village lui donnèrent ce surnom tout en ayant un très grand respect pour ce valeureux et glorieux pêcheur.

La Plage de la Coudoulière : A cette époque, la plage de la Coudoulière était une merveille de la nature, constituée de galets d’une éclatante blancheur. Enfants, nous y recherchions les galets quasiment sphériques, de la taille d’une boule de pétanque. La mer les remuait dans un inlassable bruit de roulis. J’ai beaucoup voyagé et je n’ai jamais vu ailleurs ce type de rivage unique. Hélas cette plage façonnée durant des millions d’années par le ressac aura perdu sa splendeur : Des engins, camions, pelleteuses sont venus en extraire les galets devenus de simples matériaux de construction pour travaux publics. On les retrouve actuellement bétonnés en relief sur les trottoirs dans les villes pour faire obstacle au stationnement de véhicules. Il faudra des lustres avant que cette plage ne retrouve son éclat d’antan, inlassablement bercée par le flux et le reflux de la pleine mer.

ECOLE : La Poste d’aujourd’hui se situe sur l’ancienne cour de l’école primaire dont on aperçoit derrière encore les grandes fenêtres. Notre classe de CP au rez de chaussée ne nous permettait de n’apercevoir que la hauteur des platanes. Notre maman d’origine allemande nous habillait différemment. Nous avions, mon frère et moi, des pantalons en cuir très solides, des Lederhosen très à la mode en Allemagne. Bien sûr nous détonions. Il m’est arrivé d’être traité de « sale Boche » par les camarades. L’enfance est impitoyable. Mais le  problème pour moi fut de me trouver bien plus différent encore, étant le seul gaucher de la classe !

Saint-Mandrier-sur-mer – 1er octobre 1953.

Les encriers crissaient quand les plumes picoraient le
bord de porcelaine blanche. Pourquoi avais-je tenu le
porte-plume de la main gauche ?
Madame CLEMENT avait immédiatement repéré
du haut de son estrade cette main dissidente
qui rompait la parfaite harmonie du groupe.
Trente mains allongeaient avec application la première
barre du » L » dans un même alignement comme un champ de
tulipes mauves qui se penchent au vent. Oui, ce même souffle
portait la classe toute entière. Seul un coquelicot
qui cherchait sa lumière avait rompu le charme
de cette ondulation régulière.

– On écrit de la main droite ! Avait-elle dit.

Je sursautais. La deuxième remarque lancée
comme une flèche dans mon dos avait immobilisé ma
volonté de bien faire.

– Les » L » ne sont pas des chaises longues !

Je penchais alors la tête pour tenter de redresser les
si confortables sièges que j’avais couchés sur le cahier.

Comment n’avez-vous pu, Madame, accepter tous
ces visages d’enfant, y compris le mien, avec toute
l’innocence qu’ils ont ? Le bonheur le plus grand
vous a été donné d’avoir un coquelicot parmi les blés.
Pour vous sauver vous-même, il eût été si bien de le
préserver ! Non, vous ne l’avez pas compris, et vous avez
attaché cette main trouble-fête avec une serviette de
table pour qu’elle ne recommence plus.
Et le petit bagnard, infirme d’une main, dut apprendre à
vivre car l’école de l’écriture est aussi l’école de la
vie. Et le coquelicot qui ne sera jamais froment
a changé simplement de couleur.

Que vous soyez au Ciel ou dans la terre, comme
je voudrais vous revoir un jour, Madame, et vous
donner, je ne sais de quelle main, mille caresses.
Vos joues en rougiraient de honte et d’amour !

Avec ce sourire d’enfant que je vous avais tant
rationné, je vous offre aujourd’hui mon regard pour
conduire le vôtre jusqu’aux portes de la plus profonde
nuit du regret. Mes yeux, autrefois si souvent absents quand
ils rêvaient à la mer ou au vent ou à un autre paysage
bien plus riche que la dure réalité de votre règle de
bois…

Je vous parlerai prochainement des autres fêtes organisées dans le village, la St Jean, la St Pierre, les tartanes, et je vous en donnerai les noms de bien des villageois que j’ai connus, les dates, et vous raconterai bien d’autres choses encore au sujet de ce village merveilleux..

Fête de la St Jean : Une fête qui a marqué l’enfant que je fus. Car ce jour, au solstice d’été…était ma fête ! Les gens du quartier des Russes me la souhaitaient en m’offrant friandises et fruits. La St Jean, dont je portais le prénom avec fierté était donc mon jour de gloire. Dés le matin nous rassemblions tout ce qui pouvait être brûlé pour en faire un bûcher devant la mer. Chacun y apportait du bois, des fagots, des branches de palmier sèches, aussi du bois flotté. Le soir venu nous allumions ce feu qui rivalisait en puissance et en hauteur avec celui d’en face, celui que les gens du Canon allumaient. Des clameurs montaient de part et d’autre du port. Tous les habitants du quartier y participaient. On y a même brûlé de vieilles barques ! C’était une fête de joie, une fête de lumière.

Le fête de la Saint Pierre : Cette tradition s’est maintenue, bien que le caractère sacré s’en soit quelque peu estompé à notre époque à l’exception des gens de Foi. St Pierre est le Saint Patron des pêcheurs. La procession des bateaux qui conduit la Statue du Saint sur la mer se déroule le matin. Une grand messe était célébrée sur la place du village, avec un sermon du prêtre en provençal diffusé par haut-parleur, dont je ne comprenais le sens des paroles, car l’Education Nationale voulant, au sortir de la guerre, renforcer la cohésion des citoyens, avait institué un système d’enseignement exclusif du français. Les régions ont hélas perdu peu à peu leurs langues et patois respectifs : Ainsi le père BIANCO Patron pêcheur, notre Monsieur Météo, levant la tête à notre questionnement disait  » Quand le Faron se mouche, ou pleuo’ ou bouffe  » ( Quand le Faron disparaît dans les nuages, ou bien il pleut ou il fait du vent). Ce jour là, nous montions gratuitement sur les tartanes qui étaient pour nous de vastes bateaux, pour célébrer une cérémonie dans la grande rade : On lançait à la mer une couronne de fleurs en hommage aux marins disparus.

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