Ecole

Saint-Mandrier-sur-mer – 1er octobre 1953.

Les encriers crissaient quand les plumes picoraient le
bord de porcelaine blanche. Pourquoi avais-je tenu le
porte-plume de la main gauche ?
Madame Giraud avait immédiatement repéré
du haut de son estrade cette main dissidente
qui rompait la parfaite harmonie du groupe.
Trente mains allongeaient avec application la première
barre du  » L  » dans un même alignement comme un champ de
tulipes mauves qui se penchent au vent. Oui, ce même souffle
portait la classe toute entière. Seul un coquelicot
qui cherchait sa lumière avait rompu le charme
de cette ondulation régulière.

– On écrit de la main droite ! Avait-elle dit.

Je sursautais. La deuxième remarque lancée
comme une flèche dans mon dos avait immobilisé ma
volonté de bien faire.

– Les  » L  » ne sont pas des chaises longues !

Je penchais alors la tête pour tenter de redresser les
si confortables sièges que j’avais couchés sur le cahier.

Comment n’avez-vous pu, Madame, accepter tous
ces visages d’enfant, y compris le mien, avec toute
l’innocence qu’ils ont ? Le bonheur le plus grand
vous a été donné d’avoir un coquelicot parmi les fleurs.
Pour vous sauver vous-même, il eût été si bien de le
préserver ! Non, vous ne l’avez pas compris, et vous avez
attaché cette main trouble-fête avec une serviette de
table pour qu’elle ne recommence plus.
Et le petit bagnard, infirme d’une main, dut apprendre à
vivre car l’école de l’écriture est aussi l’école de la
vie. Et le coquelicot qui ne sera jamais tulipe
a changé simplement de couleur.

Que vous soyez au Ciel ou dans la terre, comme
je voudrais vous revoir un jour, Madame, et vous
donner, je ne sais de quelle main, mille caresses.
Vos joues en rougiraient de honte et d’amour !

Avec ce sourire d’enfant que je vous avais tant
rationné, je vous offre aujourd’hui mon regard pour
conduire le vôtre jusqu’aux portes de la plus profonde
nuit du regret. Mes yeux, autrefois si souvent absents quand
ils rêvaient à la mer ou au vent ou à un autre paysage
bien plus riche que la dure réalité de votre règle de
bois…

Une réflexion sur “Ecole

  1. Ouah ! Très beau poème J.P. ! si seulement les enseignants avaient su rendre l’école intéressante, filières économiques obligent et oublient les dons de l’enfant – tous les enfants sont doués dans quelque chose – c’était une époque à la fois tyrannique et insouciante.

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